petite histoire de gardiennage en Corbières 2006

(traduit de l`anglais par Alexandra Salmon-Lefranc)

Récemment colonisé, le flanc de la colline est dénudé. Quelques petits arbres esseulés sont les dépouilles d’une terre autrefois indomptée. Ces enclos, ces maisons érigées sur des blocs d’un quart d’hectare, n’obéissent à aucune logique terrestre. Ce sont simplement des marques de propriété. Sans lunettes, les visages des voisins postés derrière les barrières sont vaporeux – des taches floues énigmatiques que l’on pourrait si facilement éliminer. Dans l’enclos où je me trouve, les quelques arbres esseulés, vus de plus près, sont des pins : épines dressées et pointues d’un vert tendre, cônes brunis cylindriques et troncs rectilignes. Parmi eux végètent d’autres arbres aux troncs gris raboteux et aux petites feuilles en forme de mûre. Amas de pierres grises autour d’une ou deux plantes, pots orange remplis de terre et de cailloux. Tout est poussiéreux et sec. Les arbres projettent leurs silhouettes ébène sur l’herbe battue et desséchée. Aux endroits où elle est restée intacte, l’herbe se hérisse et illumine les ombres. Dans l’une de ces nappes d’ombre, un chien, si l’on en croit ses crocs, est couché. À ses côtés, un garçon se tient debout. Il agite un bâton tout en me regardant les yeux mi-clos, éblouis par le soleil.

Je dois garder la maison pendant que la famille part en vacances. Le garçon au short rayé se met à gesticuler avec le chien en appelant son père « papa, papa ! ». Celui-ci est vautré dans une chaise longue sur la terrasse, avec son air renfrogné et ses grands pieds ballants. Sa femme picore l’enclos avec un vaporisateur. Elle ne jardine pas : elle ramasse toutes les semaines les crottes de chien criblées de fourmis. J’appris plus tard que Marcel, l’homme vautré dans sa chaise longue, était né à Paris. Son père installait des massicots pour les maisons d’imprimerie. Ce dernier (que j’eus l’occasion de rencontrer dans l’exercice de mes fonctions) était grand et morne, et arborait une moustache torsadée qui lui donnait un air narquois. Il avait un fond de bonne volonté, une qualité dont peuvent se prévaloir les hommes de soixante-quatorze ans qui jouissent d’une santé robuste et sont épris d’une femme intelligente et élégante. Une fois retraités, ils s’installèrent dans ce village isolé du Midi. Ils accueillirent avec sérénité la naissance de l’enfant de Marcel et de cette femme plus âgée, Heather ou « Edair » comme on l’appelait ici. Heather fut élevée par des parents fervents protestants dans une ferme d’Irlande du Nord. Comme moi, elle était donc étrangère. Mais elle donna le sein au fils français. Comme ces nombreuses autres filles laides et athlétiques qui ont fui la ferme et le vert glacial des côtes, elle intégra la RAF et devint arrimeuse.

Elle se maria avec un pilote, et tous deux s’expatrièrent au Bahreïn en touchant un salaire très confortable. Ce couple, Heather et Jim, acheta une maison de vacances dans le village où les parents de Marcel avaient pris leur retraite. Heather était là seule avec son chien. Une semaine avant le départ à la retraite de son mari, celui-ci fut emporté par une crise cardiaque. On l’appela à trois heures du matin. Elle était bien réveillée au moment de l’accident. Elle me confia que le chien avait hurlé lorsque Jim s’était écroulé. Heather, ou « Edair », commença à fréquenter le bar tenu par la sœur de Marcel et son mari, un homme de la région. Heather n’était pas une grande amatrice d’alcool mais elle tenait bien le coup.

À cette époque, Marcel était électricien et tentait de monter sa propre affaire dans la région. Ce n’était pas évident de se faire un nom sur la scène locale et très vite, son dos commença à le faire souffrir. Il passait plus de temps au bar, guilleret, avec sa sœur. Il passa encore plus de temps le jour où la veuve irlandaise était venue au comptoir après une journée à enseigner l’anglais. Elle était énergique et intelligente. Ils chouchoutèrent son chien, un boxer. Marcel la contempla avec ses yeux légèrement imbibés d’alcool. Le boxer, couché entre les deux, bavait. Heather avait dix ans de plus que lui mais, comme on le disait à l’époque, cela ne se voyait pas vraiment. À la moindre occasion, ils faisaient vrombir le moteur de sa moto sur les collines. Ils visitaient des lieux touristiques. Heather se cramponnait à son dos en l’entourant de ses bras chétifs. Une fois, elle ôta tous ses vêtements et ils firent l’amour sur son lit sans froisser les draps. Marcel souriait. Il ne se rappelait plus de la dernière fois où quelqu’un s’était aussi bien occupé de lui. Ils se marièrent peu après et Heather tomba rapidement enceinte pour la première fois de sa vie. Elle avait quarante-quatre ans. Ses parents leur achetèrent un demi hectare de broussailles aromatiques piquantes : de la garrigue.
Ils firent construire la villa. Leur enfant, un beau petit garçon blond, vint au monde.

Ensuite, Marcel ne cacha pas qu’il aurait des difficultés à faire tourner son affaire. Dans son métier, il se retrouvait bien trop souvent, selon lui, dans une position inconfortable pour son dos. Il partit pendant un an pour se former au métier de dessinateur. Le centre de formation professionnelle se trouvait dans le nord. Il vivait avec d’autres étudiants dans une résidence collective. Tandis que les autres faisaient connaissance au bar, lui restait cloîtré dans sa chambre obscure à remettre sa vie en question. Il avait trente-cinq ans. Et maintenant, toujours allongé sur la chaise longue, il me regardait en fronçant les sourcils. Il pencha sa tête et appela :

« Edair »

Elle s’empressa de me faire entrer pour me montrer comment tout fonctionnait. Les relations des hommes avec les objets deviennent intimes à partir du moment où leurs propriétaires détectent un défaut. Il semble même que l’apparition de défauts rende les objets  vivants .

« C’est la machine à laver. »

Que pouvais-je répondre?

Le petit bout de femme squelettique s’
agenouilla devant la porte de la machine; je me penchai aussi en fixant le hublot. Elle posa sa main sur le loquet.

« Vous voyez, il faut avoir le coup de main. »

Comme je ne comprenais pas vraiment, elle guida ma main à l’arrière du loquet pour que je sente la petite languette en plastique rentrer et sortir à chaque fois qu’elle activait la poignée.

« Maintenant, essayez. »

Je réussis à ouvrir et à fermer la machine à laver à deux ou trois reprises. Les objets mal conçus offrent à leurs propriétaires le plaisir de connaître les trucs et astuces.

Les chiens? C’est tout autre chose. Eux aussi ont leur propre manière de fonctionner, mais dans leur cas les difficultés ne sont pas les mêmes qu’avec une machine à laver ou un grill électrique d’extérieur qui doit être orienté d’une certaine façon pour ne pas envoyer de projections. Je suis là, avant tout, pour m’occuper des chiens. Le chien noir qui était couché à l’ombre est un chien de chasse aux longues pattes et à la mâchoire fine. Sur la route, mon bras tendu. Le chien tire avec force vers l’avant. Je tiens dans la main un ignoble dispositif en plastique qui me permet d’enrouler et de dérouler la laisse.

Avec un chien, un chien gaillard, je me suis toujours demandé comment il peut bosser pour moi. Un peu plus tôt, il avait attrapé le ballon de football que je tenais et l’avait secoué dans tous les sens. J’étais impressionné par les muscles saillants de son cou et de ses épaules. Encore ce matin, il me démontrait sa puissance en tirant de plus belle. Mais où trouve-t-il toute cette force ? À vrai dire, il vaut mieux être robuste pour ramener les proies mortes. Lorsque je contemple l’autre chien, un boxer - une vieille femelle sourde – je ne ressens que honte et compassion pour ce museau façonné par l’homme, ces yeux ternes et cette misérable croupe à la queue coupée. Quel est l’intérêt de parler à de tels animaux ? Petit à petit, je me révélais sympathique mais autoritaire. Ce sont des découvertes comme celles-ci qui font peut-être croire aux gens qu’ils aiment les chiens. C’est peut-être la même chose pour les gens qui prient: comment choisissez-vous cette voix particulière?

Les jours défilèrent. Sous la douche, je fis disparaître un insecte. C’était une punaise. Le jour suivant, je remarquai  qu’elle était toujours là, desséchée et tentant d’escalader le bac à douche. Il me parut insensé de la noyer; je me pliai en deux sous le pommeau de douche pour la faire grimper sur mon doigt. Aucun mot ne sortit de ma bouche mais j’avais l’impression de communiquer avec elle. Avec les machines, c’est tout autre chose. Si une machine tombe en panne, cela vaut-il vraiment le coup de la sauver ? Derrière se cachent peut-être des agents ennemis détenteurs d’un pouvoir supérieur. Si l’on s’asseyait discrètement et suffisamment longtemps à leurs côtés, les objets s’animeraient-ils ou auraient-ils des réactions que nous redoutons? La mission de l’insecte sauvé des eaux était simple: s’éloigner des jets de la douche. Je le savais. Je pouvais l’aider sans condition ou l’abandonner à son triste sort. Et si l’on en croit certains, aider les  vivants  de manière inconditionnelle, c’est prouver qu’on aime. Je m’agenouillai donc sous la douche, l’eau dégoulinant sur mon visage, et l’éloignai d’une pichenette. Mais je ne me faisais aucune illusion. Lorsque l’insecte fit demi-tour et hocha sa tête trois fois dans ma direction, je savais bel et bien que ce n’était pas pour me remercier.

Dans un élan d’indépendance, je décidai deux jours avant leur retour de dresser ma tente dans le jardin près du séchoir à linge parapluie. Je m’assis sur le canapé et regardai la télévision pour la dernière fois en compagnie des chiens. Un Western avec James Stewart; un superbe jeu de jambes. Je fermai et nettoyai les pièces une par une, remettant la cuisine et la salle de bains à plus tard. J’attendais le retour d’un camping car. Une famille de trois, revenant d’Espagne. Cette même nuit, le vent me réveilla. Des éclairs de chaleur embrasèrent la tente plongée dans l’obscurité. Je m’extirpai, arrachant au passage les piquets, et fermai la tente en toute hâte. La tempête apporta bourrasques de vent et éclairs; mais pas de tonnerre ni de pluie. Impossible de trouver le sommeil. Je pénétrai dans la chambre et défis les draps jaunes que je venais de laver. Des draps jaunes aux motifs enfantins. La nuit d’après, le village fêtait le carnaval. Le vent emportait la musique – les annonces éraillées, les acclamations lasses. Impossible de s’endormir. Je passai à nouveau la nuit dans la maison.

Les chiens m’éventèrent de leurs pets et de leurs halètements. Le lendemain matin, le camping car chancelant franchit le portail à toute vitesse. Je suis dans la cuisine en maillot de bain. Je ramasse mes affaires et les balance par la porte de derrière. La femme se précipite et attrape l’aspirateur. Le garçon joue avec les chiens. L’homme entre directement dans une chambre.

La trappe circulaire de la fausse septique trônait entre la maison et la tente. Elle faisait deux mètres de diamètre. J’amenai la voiture à l’arrière de la maison, là où j’avais planté ma tente. Le 305 creusait de profondes ornières dans le sol détrempé.

Le lendemain de mon départ, elle trouva ma boîte à café et je réalisai que j’avais emporté son bloc congélation. Nous les échangeâmes au portail, à cinquante mètres de la villa. Plus tard, je réalisai que j’avais toujours sa passoire à thé, et elle mon chapeau. Nous n’arrivions pas à nous dire au revoir.

Parmi des blocs de béton et une remorque abandonnés à l’arrière de la maison, je dénichai une ceinture lombaire en plastique.

Leur fils ne leur ressemblait pas du tout – des traits réguliers, calme et d’une beauté doucereuse - des yeux avisés mais le sourire facile. Pendant trois semaines dans le camping car, il avait dû être aux premières loges de leurs ébats amoureux.